
Hier soir, blotti sous cinq couvertures et recroquevillé pour réchauffer les pieds froids autrefois miens et vivants, j'ai laissé mes idées vagabonder sans jamais les juger. La gâchette avait un nom: "Heading for the great escape". Maintenant j'essaierai de décrire le chemin, s'il en existe un, qui guidait ce voyage.
J'ai vécu longtemps, assez longtemps pour ressentir quelques fois cette joie au coeur que l'on nomme bonheur. J'ai aussi éprouvé ce que c'était de vivre. Sur ces mots, la tête me tourne de souvenirs épars qui s'entremêlent, le coeur bat chacune des secondes: le temps s'étend et couvre mon corps. Un sourire enfantin, un goût dans la bouche, un brin de lumière, un son d'océan, le toucher d'un sein, le mouvement d'une plume, un baiser, une larme qui nait, un frisson dans la nuit...
Je ne parviens pas à assembler les fragments: absurde, c'est probablement ce qui donne le caractère à cette vie. Chaque souvenir, chaque action est, mais l'être derrière, où se cache-t-il? Ça, c'est l'intelligible qui refait surface.
Pourtant, ce que je ressens à cet instant est bouleversant, très loin de l'idée abstraite du mot absurde. Mon corps s'intensifie, chaque parcelle existe, et sent la nuit le pénétrer: c'est un de ces rares moments où corps et esprit se détachent et saisissent passionnément ce qu'on ne peut que tenter de décrire. Oui, c'est l'ancienne idée du cosmos et de la communion avec la mère nature - un espace privilégié ou l'on se sent vivre et palpiter comme part du monde. Plus rien n'importe alors, le jugement disparaît. Ce sont quelques sensations qui font surface avec quelques idées oubliées.
Oui, quoique je puisse dire, le fait est là: j'ai vécu. Mais où est la valeur? Au mieux deux personnes s'aiment, une femme que l'on appelle mère, ou naïvement maman, a souffert et vous voilà. Vivre est seulement un fait parmi d'autres; ou pire, le résultat d'une action par existence absurde. Là où l'homme ne s'aventure pas existe toujours, oui je crois toujours, cette vérité. Lorsqu'elle remonte parfois, c'est le sanglot qui vous prend, au point que l'on se sent mourir.
Du haut de l'arbre, du haut de l'immeuble, sur mes pieds ou sur ma moto, je me suis souvent donné le choix. La liberté est le fardeau de l'homme, certes, mais elle m'a toujours donné le choix d'exister. Elle est la raison de ma propre naissance, celle qui donne le sens à une vie, et la valeur aux mots. Ce fut la découverte fondamentale qui donna par accoups le sentiment de vouloir, autrement dit de choisir pourquoi.
S'en suit tant d'autres et confirme: la liberté est bien un fardeau.
Je me suis laissé essayer de très différentes facettes et ai joué tant de rôles.
Son visage m'apparaît alors, aux côtés du mien, dans un éclat de rire et une accolade fraternelle: on était très semblable, il était mon espoir et mon exemple, probablement étais-je aussi quelque chose de la sorte. Puis j'ai pris des décisions qui m'ont fait emprunter une autre voie. J'ai choisi les auteurs et les idées, réconforts dans le mal du siècle au sein de chacune de mes actions, j'ai souffert l'amour, et je me suis enfui dans le romantisme et l'expérience de vivre.
Aujourd'hui, je le regarde de loin et lui a couru vers les Autres, a cherché l'existence dans la vieille définition de l'Humanisme et a cru en l'homme sans vraiment comprendre pourquoi.
Moi j'ai donné et donné dans un amour aveugle, jour et nuit, donné des mots emprunts de solitude, donné du temps, de la vie. Puis j'ai crié et crié à l'aide, jour et nuit, crié des mots de solitude, crié des regards, crié pour des mots... et n'ai entendu que le putain d'écho de la falaise. Encore une fois, ils m'ont sauvé et j'ai choisi; et me voilà à nouveau... mais en sachant ma raison de vivre. L'existentialisme est un Humanisme, à moi seul incombe de donner valeur à ce sentiment. Je crois désormais en l'Homme.
L'amitié ne donne sa valeur que maintenant, lorsqu'elle s'éloigne des yeux et qu'une solitude différente apparaît. Elle fait sourire et pleurer, puis donne le sens au bonheur: "Happiness only real when shared".
Je ne vois que des bâtiments à droite et à gauche, quelques fois des arbres trop entretenus et humains. Pas de montagne, pas de vue, pas de silence. Une voiture passe. Le paysage est trop plat ici.